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Les tubes de la diva de la chanson
amazighe, Fatima Tabaâmrant,
continuent d'occuper les premières loges du palmarès des chansons du Souss. Son dernier album a encore remporté un succès retentissant. Et ce, grâce à ses paroles de poétesse engagée pour la cause amazighe et à l'originalité de sa «ligne musicale»
qui s'inspire
du «répertoire»
traditionnel local. Son passage à la
dernière édition du Festival Tifawine qui a drainé plus de 20 mille spectateurs,
a été un grand moment de symbiose où elle a fait
découvrir et partager son dernier opus avec les festivaliers . Entretien
Libé: Ce n'est pas la première fois que vous participez au Festival Tifawine. Quel bilan faites-vous du parcours de la manifestation?
Fatima Tabaâmrant : Cette année coïncide avec la cinquième édition du Festival Tifawine. C'est une étape dans la vie de cette manifestation à marquer d'une pierre blanche. Car, en l'espace de cinq ans, une riche expérience est acquise. Laquelle a permis à cette manifestation annuelle d'avoir gagné les galons d'un rendez-vous digne des grands événements organisés dans les grandes villes. Et ce, de par aussi bien les affluences de spectateurs, les têtes d'affiche programmées que de la qualité de l'organisation. Le Festival Tifawine a permis de mettre en exergue les richesses culturelles et traditionnelles dont regorge la région de Tafraout. Beaucoup de gens ont découvert cette dernière à travers cette manifestation. Et c'est un grand acquis. C'est vrai que ce n'est pas la première fois que je suis invitée à Tifawine. Je me suis déjà produite lors d'une précédente édition. Cela prouve que Tabaâmrant est toujours aimée de ses fans tafraoutis. Ce qui me réjouit et me réconforte.
Pouvez-vous nous rappeler vos premiers pas dans le monde de la chanson ?
Mes premiers pas dans ce domaine artistique, je les ai faits depuis mon enfance. C'est-à-dire, à l'âge de 13 ans exactement, où je commençais déjà à composer des poèmes en tamazight. Dont le premier, « Makm Yarn Makm Issalan»: « Qu'est ce qui te prend et te fait pleurer ?», est dédié à ma mère décédée. Depuis, tous mes poèmes seront pris dans mes chansons. Mais il faut souligner qu'avant d'entreprendre ma carrière de chanteuse, j'ai été recrutée d'abord en 1983 comme danseuse dans une troupe amazighe. Une année après, j'ai enregistré un disque avec Raîs Moulay Mohamed Belfakih. Il s'agissait tout simplement de « Tandamt »: la joute oratoire en poésie amazighe. Ce n'est qu'en 85 que j'ai sorti mon premier album, 100% Tabaâmrant. En 91, c'est l'année qui a vu naître mon groupe musical.
Vous avez fait vos débuts dans un contexte particulier. Voulez-vous nous expliquer cela ?
C'est vrai. Les années 90 ont coïncidé avec la naissance d'un grand mouvement berbériste qui a secoué la société marocaine, avec ses aspects revendicatifs sur fond de volonté de confirmation identitaire. Tout cela m'avait profondément marquée et a influencé mes œuvres. Je peux dire que c'est ce qui a fait de moi une chanteuse qui n'a jamais caché sa militance et son engagement pour la cause amazighe. Sans oublier aussi que la fréquentation des grands poètes et intellectuels amazighs à Agadir, la capitale des Imazighens du Souss, y est pour beaucoup également. C'est ainsi qu'est née la première voix féminine pour la défense et la revendication des droits culturels et linguistiques des Amazighs. Je m'en targue, d'autant plus que notre société, imprégnée à l'époque de fortes pensées misogynes, rechignait à accepter qu'une femme puisse s'engager dans cette voie. Mon premier spectacle en public a eu lieu en 91, lors de la tenue de l'Université Estivale d'Agadir. J'avoue que cela a été le grand tremplin qui m'a propulsée et m'a ouvert les portes de la scène de la chanson amazighe.
Qu'est-ce qui distingue Tabaâmrant des autres chanteuses amazighes ?
A chacun son style. Pour ce qui me concerne, je dois souligner d'abord une particularité dont je suis très fière. C'est le fait que, contrairement aux autres, c'est moi personnellement qui écris les paroles chantées et leur trouve les airs et mélodies qui vont avec. En plus, les thèmes abordés par mes chants, sortent des sentiers battus de la musique des Raîssates. Mes chants ont des portées et valeurs pédagogiques, éducatives et de sensibilisation aux droits humains … Je chante pour sensibiliser les citoyens amazighs à leurs droits culturels, les femmes à leurs devoirs et droits sociaux et conjugaux, etc. Mes œuvres visent aussi à mettre à nu les conditions de vie des femmes amazighes, leurs problèmes et vicissitudes qui empoisonnent leur existence, en tentant de les inciter à prendre connaissance de leurs droits qu'elles méconnaissent, à cause de l'analphabétisme qui ronge et sclérose les sociétés féminines rurales. Dans la foulée, je compose aussi de la poésie renfermant des sentences-que j'adore comme tout-, je veux dire les préceptes moraux de notre religion, et des paraboles illustrant la sagesse populaire ayant aiguillé les actions de nos aïeuls dans leur quotidien. Tout cela fait ma particularité. C'est un champ inexploré par les voix féminines amazighes. Je peux m'estimer aujourd'hui , sans prétention aucune, fière d'être la première à le faire.
Quel regard portez-vous sur le champ musical amazigh actuel ?
Je peux vous dire que le champ musical national, y compris amazigh, patauge dans la crise du «continu». La déferlante des sons au détriment des paroles, fait rage. Et fait vider toute chanson de son essence qu'est le message véhiculé par les paroles. Ce sont ces dernières qui survivent après la mort du chanteur. On constate cela auprès de tous les grands maîtres de la chanson amazighe, à l'instar de Lhaj Belaîd, Damciri, Azaâriy, etc. 30 ans après leur disparition, leurs paroles sont toujours restées dans la mémoire collective de nos tribus et sont encore reprises par tous. Je pense que l'on doit s'offrir un moment de réflexion, de débat, pour y regarder de près et rendre à la poésie chantée sa beauté et sa fonction originelle; bref, la réconcilier avec le son qui a, bien entendu, son rôle; mais à la limite du respect de cet autre paramètre qui contribue et conditionne la réussite d'une œuvre musicale. Autrement dit, les deux vont de pair. Si on privilégie l'un en reléguant l'autre au second plan, l'œuvre sera inéluctablement bancale. C'est une règle sacrée en la matière.
Que pensez-vous des remakes des chansons de grands artistes amazighs par de jeunes troupes utilisant des instruments modernes ?
D'aucuns y voient une sorte de « sacrilège» musical, altérant l'originalité de l'œuvre reprise. C'est un avis respectable. Toutefois, je vois la chose d'un bon œil. Je prends l'exemple de Raîs Lhaj Belaîd.
Ce père de la chanson amazighe, décédé en 45, a laissé un legs inestimable. Mais supposant que son répertoire soit repris à la traditionnelle, sera-t-il écouté par les jeunes d'aujourd'hui ?
Certainement pas! Ceux qui ont pensé à le réadapter au goût du jour, en l'interprétant avec des instruments modernes, ont aujourd'hui le grand mérite de faire découvrir et aimer Lhaj Belaîd à la nouvelle génération des mélomanes amazighs. Quoique, évidemment, la voix de ce grand et vénérable maître soit inimitable.
Quelle a été l'expérience que vous avez acquise lors de votre mandat à l'IRCAM ?
C'est une expérience très riche pour moi. J'ai appris beaucoup de choses sur la culture amazighe que je méconnaissais. Mon analphabétisme compromettait son accès et la compréhension de nombreuses richesses qui composent ce legs culturel et linguistique. Cette expérience m'a aussi permis, à travers mes modestes connaissances et mes compétences en tant que chanteuse, de mettre mon « grain de sel » à la construction de cet édifice, à savoir notre culture amazighe. C'était aussi pour moi l'occasion de défendre les droits de mes collègues artistes amazighs en dénonçant les conditions difficiles de leur travail et l'oubli injuste dont ils sont victimes. Bref, c'est un passage qui marquera à jamais ma vie. Concernant l'affaire amazighe, je trouve que des avancées ont été faites grâce à la création de l'IRCAM. C'est indéniable. Il faut être nihiliste ou d'un manichéisme maladif pour le nier. Toutefois, il faut le reconnaître, d’autres dossiers, comme celui de l'enseignement de Tamazight, piétinent toujours. Mais, ce n'est pas une raison de désister et de plier l'échine devant ces entraves. Il faut continuer la lutte et tenter d'aller de l'avant pour relever ce défi qui nous interpelle tous : artistes, intellectuels, responsables politiques, acteurs de défense des droits humains, entre autres.
amazighe, Fatima Tabaâmrant,
continuent d'occuper les premières loges du palmarès des chansons du Souss. Son dernier album a encore remporté un succès retentissant. Et ce, grâce à ses paroles de poétesse engagée pour la cause amazighe et à l'originalité de sa «ligne musicale»
qui s'inspire
du «répertoire»
traditionnel local. Son passage à la
dernière édition du Festival Tifawine qui a drainé plus de 20 mille spectateurs,
a été un grand moment de symbiose où elle a fait
découvrir et partager son dernier opus avec les festivaliers . Entretien
Libé: Ce n'est pas la première fois que vous participez au Festival Tifawine. Quel bilan faites-vous du parcours de la manifestation?
Fatima Tabaâmrant : Cette année coïncide avec la cinquième édition du Festival Tifawine. C'est une étape dans la vie de cette manifestation à marquer d'une pierre blanche. Car, en l'espace de cinq ans, une riche expérience est acquise. Laquelle a permis à cette manifestation annuelle d'avoir gagné les galons d'un rendez-vous digne des grands événements organisés dans les grandes villes. Et ce, de par aussi bien les affluences de spectateurs, les têtes d'affiche programmées que de la qualité de l'organisation. Le Festival Tifawine a permis de mettre en exergue les richesses culturelles et traditionnelles dont regorge la région de Tafraout. Beaucoup de gens ont découvert cette dernière à travers cette manifestation. Et c'est un grand acquis. C'est vrai que ce n'est pas la première fois que je suis invitée à Tifawine. Je me suis déjà produite lors d'une précédente édition. Cela prouve que Tabaâmrant est toujours aimée de ses fans tafraoutis. Ce qui me réjouit et me réconforte.
Pouvez-vous nous rappeler vos premiers pas dans le monde de la chanson ?
Mes premiers pas dans ce domaine artistique, je les ai faits depuis mon enfance. C'est-à-dire, à l'âge de 13 ans exactement, où je commençais déjà à composer des poèmes en tamazight. Dont le premier, « Makm Yarn Makm Issalan»: « Qu'est ce qui te prend et te fait pleurer ?», est dédié à ma mère décédée. Depuis, tous mes poèmes seront pris dans mes chansons. Mais il faut souligner qu'avant d'entreprendre ma carrière de chanteuse, j'ai été recrutée d'abord en 1983 comme danseuse dans une troupe amazighe. Une année après, j'ai enregistré un disque avec Raîs Moulay Mohamed Belfakih. Il s'agissait tout simplement de « Tandamt »: la joute oratoire en poésie amazighe. Ce n'est qu'en 85 que j'ai sorti mon premier album, 100% Tabaâmrant. En 91, c'est l'année qui a vu naître mon groupe musical.
Vous avez fait vos débuts dans un contexte particulier. Voulez-vous nous expliquer cela ?
C'est vrai. Les années 90 ont coïncidé avec la naissance d'un grand mouvement berbériste qui a secoué la société marocaine, avec ses aspects revendicatifs sur fond de volonté de confirmation identitaire. Tout cela m'avait profondément marquée et a influencé mes œuvres. Je peux dire que c'est ce qui a fait de moi une chanteuse qui n'a jamais caché sa militance et son engagement pour la cause amazighe. Sans oublier aussi que la fréquentation des grands poètes et intellectuels amazighs à Agadir, la capitale des Imazighens du Souss, y est pour beaucoup également. C'est ainsi qu'est née la première voix féminine pour la défense et la revendication des droits culturels et linguistiques des Amazighs. Je m'en targue, d'autant plus que notre société, imprégnée à l'époque de fortes pensées misogynes, rechignait à accepter qu'une femme puisse s'engager dans cette voie. Mon premier spectacle en public a eu lieu en 91, lors de la tenue de l'Université Estivale d'Agadir. J'avoue que cela a été le grand tremplin qui m'a propulsée et m'a ouvert les portes de la scène de la chanson amazighe.
Qu'est-ce qui distingue Tabaâmrant des autres chanteuses amazighes ?
A chacun son style. Pour ce qui me concerne, je dois souligner d'abord une particularité dont je suis très fière. C'est le fait que, contrairement aux autres, c'est moi personnellement qui écris les paroles chantées et leur trouve les airs et mélodies qui vont avec. En plus, les thèmes abordés par mes chants, sortent des sentiers battus de la musique des Raîssates. Mes chants ont des portées et valeurs pédagogiques, éducatives et de sensibilisation aux droits humains … Je chante pour sensibiliser les citoyens amazighs à leurs droits culturels, les femmes à leurs devoirs et droits sociaux et conjugaux, etc. Mes œuvres visent aussi à mettre à nu les conditions de vie des femmes amazighes, leurs problèmes et vicissitudes qui empoisonnent leur existence, en tentant de les inciter à prendre connaissance de leurs droits qu'elles méconnaissent, à cause de l'analphabétisme qui ronge et sclérose les sociétés féminines rurales. Dans la foulée, je compose aussi de la poésie renfermant des sentences-que j'adore comme tout-, je veux dire les préceptes moraux de notre religion, et des paraboles illustrant la sagesse populaire ayant aiguillé les actions de nos aïeuls dans leur quotidien. Tout cela fait ma particularité. C'est un champ inexploré par les voix féminines amazighes. Je peux m'estimer aujourd'hui , sans prétention aucune, fière d'être la première à le faire.
Quel regard portez-vous sur le champ musical amazigh actuel ?
Je peux vous dire que le champ musical national, y compris amazigh, patauge dans la crise du «continu». La déferlante des sons au détriment des paroles, fait rage. Et fait vider toute chanson de son essence qu'est le message véhiculé par les paroles. Ce sont ces dernières qui survivent après la mort du chanteur. On constate cela auprès de tous les grands maîtres de la chanson amazighe, à l'instar de Lhaj Belaîd, Damciri, Azaâriy, etc. 30 ans après leur disparition, leurs paroles sont toujours restées dans la mémoire collective de nos tribus et sont encore reprises par tous. Je pense que l'on doit s'offrir un moment de réflexion, de débat, pour y regarder de près et rendre à la poésie chantée sa beauté et sa fonction originelle; bref, la réconcilier avec le son qui a, bien entendu, son rôle; mais à la limite du respect de cet autre paramètre qui contribue et conditionne la réussite d'une œuvre musicale. Autrement dit, les deux vont de pair. Si on privilégie l'un en reléguant l'autre au second plan, l'œuvre sera inéluctablement bancale. C'est une règle sacrée en la matière.
Que pensez-vous des remakes des chansons de grands artistes amazighs par de jeunes troupes utilisant des instruments modernes ?
D'aucuns y voient une sorte de « sacrilège» musical, altérant l'originalité de l'œuvre reprise. C'est un avis respectable. Toutefois, je vois la chose d'un bon œil. Je prends l'exemple de Raîs Lhaj Belaîd.
Ce père de la chanson amazighe, décédé en 45, a laissé un legs inestimable. Mais supposant que son répertoire soit repris à la traditionnelle, sera-t-il écouté par les jeunes d'aujourd'hui ?
Certainement pas! Ceux qui ont pensé à le réadapter au goût du jour, en l'interprétant avec des instruments modernes, ont aujourd'hui le grand mérite de faire découvrir et aimer Lhaj Belaîd à la nouvelle génération des mélomanes amazighs. Quoique, évidemment, la voix de ce grand et vénérable maître soit inimitable.
Quelle a été l'expérience que vous avez acquise lors de votre mandat à l'IRCAM ?
C'est une expérience très riche pour moi. J'ai appris beaucoup de choses sur la culture amazighe que je méconnaissais. Mon analphabétisme compromettait son accès et la compréhension de nombreuses richesses qui composent ce legs culturel et linguistique. Cette expérience m'a aussi permis, à travers mes modestes connaissances et mes compétences en tant que chanteuse, de mettre mon « grain de sel » à la construction de cet édifice, à savoir notre culture amazighe. C'était aussi pour moi l'occasion de défendre les droits de mes collègues artistes amazighs en dénonçant les conditions difficiles de leur travail et l'oubli injuste dont ils sont victimes. Bref, c'est un passage qui marquera à jamais ma vie. Concernant l'affaire amazighe, je trouve que des avancées ont été faites grâce à la création de l'IRCAM. C'est indéniable. Il faut être nihiliste ou d'un manichéisme maladif pour le nier. Toutefois, il faut le reconnaître, d’autres dossiers, comme celui de l'enseignement de Tamazight, piétinent toujours. Mais, ce n'est pas une raison de désister et de plier l'échine devant ces entraves. Il faut continuer la lutte et tenter d'aller de l'avant pour relever ce défi qui nous interpelle tous : artistes, intellectuels, responsables politiques, acteurs de défense des droits humains, entre autres.