Devoir de mémoire et de dignité


Y.B
Jeudi 27 Février 2025

Devoir de mémoire et de dignité
Dans le cadre de la commémoration du cinquantième anniversaire (1975-2025) de la Marche Verte et de l’expulsion collective des Marocains d’Algérie, l’association de soutien des Marocains expulsés d’Algérie « Le devoir de mémoire 1975 » proposera, tout au long de l’année 2025, un ensemble d’activités et de manifestations symboliques et commémoratives.
Parmi ces dernières, un tour du Maroc du devoir de mémoire et de la dignité, dont le lancement a eu lieu le 15 février 2025 à Meknès, à l’invitation du Rotary International Club de Meknès, présidé par Maître Faouzia Lahriga.

Une réunion pleine d’émotion qui s’est tenue au Complexe éducatif Label excellence en présence de M. Saïd Mezzour, représentant du gouverneur national du Rotary International Club-, M. Khalid Kabbaj.
La rencontre a été consacrée au drame de l’expulsion collective des Marocains d’Algérie en 1975, à travers les quatre ouvrages publiés par Hachemi Salhi :
- La Conférence des oiseaux expulsés, 2016 ;
- Le P’tit Oranais Marocain. Tome 1 : Exode 1975, 2017 ;
- Mantiq al-Tayr al-Tarid, 2019, traduction en arabe de La Conférence des oiseaux expulsés
- La Mémoire défaite, 2023.
La rencontre a été animée par Moncef Fadili, ancien Conseiller UN-Habitat.
 
La Marche Verte et l’expulsion des Marocains d’Algérie
 
Il est historiquement établi que l’expulsion de 45.000 à 50.000 familles marocaines, soit environ 300.000 personnes vivant en Algérie depuis des générations, s’est faite en décembre 1975 en représailles au succès de la pacifique Marche Verte de novembre 1975.
Les témoignages étaient poignants et pétris de douleur, une plaie toujours ouverte ; les victimes silencieuses de l’Histoire étant émues de recouvrer une parole et une écoute publiques.

Dignes et enfermés dans le silence de l’Histoire, emmurés dans la souffrance, les Marocains expulsés d’Algérie ne peuvent retenir une douleur qui se fissure en public. Ils ont besoin d’une main officielle qui exprime sa présence, afin que le travail de résilience opère individuellement puis collectivement. C’est le sens que nous donnons à une politique mémorielle qui les inscrit dans un récit national consensuel et apaisé.
Artiste-peintre, fils de martyr, Chahid marocain mort pour l’indépendance de l’Algérie, expulsé d’Oran avec sa famille, il explique à l’audience qu’il a inscrit les minutes du drame humanitaire dans une quarantaine de tableaux qui attendent une exposition commémorative, régionale ou nationale.
 
Une expulsion collective organisée par le gouvernement de Boumédiène
 
Les instants cruels de l’expulsion collective sont évoqués à travers quatre points forts qui en tracent le drame humain enduré.
La spoliation des biens, la séparation des familles mixtes, la déportation à la frontière – comparée par certains témoins à la déportation des juifs par l’Allemagne nazie – et le nombre élevé de victimes expulsées en font une atteinte manifeste aux droits de l’Homme et du migrant.

L’excommunication sacrificielle le jour de l’Aïd al-Adha est une hérésie religieuse qui marquera durablement la mémoire collective du monde arabo-musulman. La chasse et l’expulsion des jeunes Marocains jusque dans les établissements scolaires constituent  une honte sans nom. L’adage universel souligne qu’un crime contre l’enfance est un crime contre l’humanité.
La forfaiture gouvernementale n’a pas épargné les enfants et les veuves des Chouhadas, martyrs marocains qui ont donné leur vie pour la libération de l’Algérie du joug colonial français et pour son indépendance. Une dette de sang que les gouvernements algériens successifs n’ont jamais honorée.
 
Le peuple algérien n’a pas adhéré à la forfaiture de 1975
 
Les témoins insistent sur cette distinction radicale entre un gouvernement qui a commis l’irréparable et un peuple qui n’a pas adhéré à la catastrophe socio-historique, et que l’on cherche à manipuler par une rhétorique de la haine. Un gouvernement qui s’enferme dans le déni au fur et à mesure que se structure durablement un consensus international sur la marocanité du Sahara.

Des jeunes femmes ont témoigné d’une amitié portée par les jeunes algériens et algériennes à leurs voisins et frères marocains au-delà des frontières fermées. Les intellectuels algériens et les leaders d’opinion sur le net expriment, dans les réseaux sociaux, leur refus d’une politique officielle qui s’enfonce dans le déni.
Par contre, il n’y a aucun esprit revanchard chez les victimes qui rappellent que les Marocains d’Algérie ont partagé le sel de la vie avec leurs frères et amis algériens, tant ses joies que ses tourments. La réconciliation est une possibilité heureuse pour les générations futures.
 
Contre l’oubli, le devoir de mémoire pour une culture de paix
 
Les relations diplomatiques tendues puis rompues entre l’Algérie et le Maroc ont laissé peu de chance au dialogue ou à un processus de justice transitionnelle. A ce jour, les milliers de victimes marocaines de l’expulsion collective attendent réparation et justice.
Le devoir de mémoire est un rempart contre l’oubli et le déni historique. C’est une éthique de rapprochement des générations nationales, d’une part, et des générations marocaines et algériennes pour une mémoire revisitée et pacifiée, d’autre part. Il fonde une culture de paix, des droits de l’Homme et de la réconciliation, afin que de tels drames ne se reproduisent plus.
 
L’écriture de témoignage : une grammaire mémorielle contre l’injustice
 
Devant un auditoire de jeunes étudiants, l’auteur est interrogé sur l’écriture et la force du témoignage ; il se veut porte-silence des victimes humbles qui n’avaient pas accès à la parole publique.
Il est difficile d’écrire sur un drame humanitaire quand on est à la fois victime et écrivain, partie prenante d’une douleur humaine et littéraire. La ligne directrice m’a été fournie par le poète palestinien Mahmoud Darwich : « Qui racontera notre histoire, nous qui marchons, la nuit, expulsés du lieu et de la légende qui n’avait trouvé personne parmi nous pour reconnaître que le crime n’avait pas eu lieu ? Ainsi tu n’écriras pas la légende mais les faits».
L’illustration des livres répond à un souci esthétique ; elle renforce le récit, la trame fictionnelle ou l’expression poétique, selon Hachemi Salhi. C’est un dialogue avec un artiste qui donne son ressenti, sa lecture du drame à travers son imaginaire plastique et artistique.
 
Traduire en arabe pour mieux partager le vécu d’un drame collectif
 
Hachemi Salhi remercie le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), présidé à l’époque par Driss El Yazami, qui a subventionné la traduction en arabe. Tout comme les nombreux amis qui ont répondu à une souscription solidaire pour une édition de qualité de l’ouvrage. La traduction en arabe répond à l’élargissement de l’audience nationale et son extension au monde arabe, sous la conduite du poète et romancier Khalid Belkacem.
 
Le tour du Maroc du devoir de mémoire est un engagement citoyen
 
Après Meknès, d’autres villes accueilleront ce tour du Maroc du devoir de mémoire inscrit ainsi dans un récit national : Casablanca, Oujda, Nador, Tanger, Laâyoune, Rabat. Une itinérance solidaire des Marocains expulsés d’Algérie.
La littérature de témoignage est une grammaire mémorielle ; une mémoire partagée contre le silence et la solitude des victimes. Il s’agit de conjurer l’anéantissement pour préserver le retour des lumières et de la paix, conclut Hachemi Salhi.
Né à Oran, victime de l’expulsion avec sa famille.

Y.B


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